Hull dit adieu à un pan de son histoire funéraire
Par Mathieu Bélanger, Le Droit
3 octobre 2026 à 20h25
Des gens y ont pleuré le décès de leurs proches pendant un siècle. Aujourd’hui, ce lieu profondément enraciné dans la vie des Hullois est sur le point d’être rayé du paysage.
La démolition de l’ancien Salon funéraire Serge Legault abandonné depuis 10 ans à l’angle du boulevard des Allumettières et de la rue Laval a été autorisée, cette semaine, par la Ville de Gatineau. Un immeuble de 10 étages comprenant une centaine de logements viendra le remplacer. Il doit être en chantier dans les prochains mois.
L’endroit n’a rien d’extravagant ni même une quelconque valeur patrimoniale ou architecturale susceptible de militer en faveur de sa préservation. Il n’en demeure pas moins chargé d’une histoire qui mérite d’être racontée une dernière fois avant l’arrivée du pic des démolisseurs.
Le Droit a été en mesure de la retracer en détail grâce à la précieuse collaboration de l’historienne-conseil Michelle Guitard et des historiens et auteurs Raymond et Jean-Guy Ouimet.
L’immeuble peint en blanc qui occupe toute la tête d’îlot entre les rues Kent et Laval, en bordure du boulevard des Allumettières, a été modifié à de nombreuses reprises au fil des décennies. Serge Legault y a eu son salon funéraire de 1975 à 2017, mais les liens entre la mort et cette série de bâtiments un peu quelconques remontaient cependant déjà à quelques générations quand l’entrepreneur de pompes funèbres en a fait l’acquisition.
L’endroit est intimement associé à l’industrie funéraire depuis plus de 100 ans, mais aussi à un très singulier criminel de Hull dont le nom a même résonné jusqu’à la Chambre de communes [à lire dimanche].
Les années Émond
Les bâtiments les plus anciens du site datent de 1911 et 1913. Dès le début des années 1920, ils sont occupés par Moïse Émond. Ce dernier n’en deviendra cependant propriétaire qu’en 1935. C’est lui qui sera le premier à tisser la longue relation intime, parfois douloureuse, entre ce lieu et la population de l’île de Hull. Il en fera l’un des berceaux de l’industrie funéraire moderne en Outaouais.
À droite, le Salon funéraire Émond au début des années 1970. Le boulevard Saint-Laurent qui deviendra plus tard le boulevard des Allumettières n'avait pas encore été élargi. (BANQ)
Les premières funérailles célébrées au salon dirigé par Moïse Émond auraient été celles d’un certain Lionel Lalonde, qui s’était noyé au quai de Hull.
Moïse Émond a quitté Gracefield pour s’installer à Hull en 1912. Il a d’abord travaillé à la construction du couvent des Servantes de Jésus-Marie, sur la rue Laurier. Il était électricien et menuisier. Pour arrondir les fins de mois, il s’est mis à fabriquer des cercueils.
Le sens des affaires ne lui était pas étranger. Il avait trouvé le moyen d’écouler ses cercueils chez un marchand situé en face de l’imposante église Notre-Dame-de-Grâce [aujourd’hui l’hôtel Four Points].
De fil en aiguille, Moïse Émond est devenu embaumeur. Au recensement de 1921, il est inscrit comme entrepreneur de pompes funèbres. Il a transféré la propriété de son salon funéraire en bordure du boulevard Saint-Laurent [des Allumettières] à deux de ses fils, Roméo et Lionel en 1956. Un vestibule a été ajouté autour de 1965, ce qui a permis de relier les deux immeubles déjà présents sur le site.
Empire funèbre
L’un de ces fils est Lionel Émond. Une fois son apprentissage du métier complété dans les installations familiales du boulevard Saint-Laurent, Lionel Émond se lance à son tour en affaires. Il finira par se hisser à la tête d’un petit empire funèbre local avant de poursuivre une carrière en politique. Le boulevard Lionel-Émond, à Hull, honore sa mémoire.
Lionel Émond n’a que 18 ans, en 1925, lorsqu’il fonde la Maison funéraire Émond. Marchant dans les traces de son père, il ouvre son premier salon funéraire sur le boulevard Saint-Joseph. Dans ses mémoires écrites en 1976, il explique que c’est grâce à sa femme Marie-Rose, qui a accepté de vendre sa police d’assurance, qu’il a pu acheter son premier corbillard en 1935, un Packard 12 cylindres. Ce véhicule de prestige, summum du luxe funéraire à l’époque, a grandement contribué à la notoriété de la maison.
Comme son père, Lionel Émond ne manque pas de sens des affaires. Il raconte fièrement dans ses écrits qu’il n’hésitait pas à prêter sa propre Cadillac noire aux prêtres qui rendaient visite aux malades souhaitant recevoir l’extrême-onction avant de mourir. Certains pourraient croire qu’il s’agissait d’une façon comme une autre de se donner un avantage concurrentiel dans le marché.
Lionel Émond a longtemps été très respecté dans l’industrie funéraire. Il a eu des succursales à Hull, Aylmer, Gatineau, Wakefield et Kazabazua, ce qui en faisait à l’époque le plus important entrepreneur de pompes funèbres de l’ouest du Québec. Il a aussi formé d’autres directeurs de funérailles qui ont fait fortune dans le domaine, comme Lorne Kelly, le fondateur de la Maison funéraire Kelly.
Lionel Émond a été échevin à la Ville de Hull de 1945 à 1959, avant d’être défait à la mairie en 1959, 1961 et 1964. Il a tenté sa chance aux élections provinciales de 1960 avec l’Union nationale, mais il a été défait par le libéral Oswald Parent, qui règnera sur la circonscription pendant 20 ans.
Les années Legault
En 1975, le vieux salon fondé par Moïse Émond, 50 ans plus tôt, passe aux mains de Serge Legault, un jeune directeur de funérailles dont l’ambition et le talent ne font pas de doute. Ce dernier a gagné ses galons au sein d’une autre entreprise funéraire de renom à Hull, la Maison funéraire Gauthier.
«L’embaumement, pour moi, est une vocation, racontait-il au chroniqueur du Droit, Denis Gratton, en 2017. Les familles te confient leurs défunts dans le but de les revoir comme ils étaient avant la maladie. J’avais donc une mission chaque fois que quelqu’un décédait. Je travaillais à partir d’une photo. Et quand j’avais terminé mon travail, la personne était comme sur la photo. J’étais Monsieur Miracle pour beaucoup de familles.»
Le Salon funéraire Serge Legault a été en affaire jusqu’en 2017. Il s’agira de la toute dernière entreprise familiale indépendante de services funéraires de la région. À la mort de ce dernier, en 2019, les hommages des Hullois inondent le site de la Coopérative funéraire de l’Outaouais. Son humanisme, sa grande générosité, son professionnalisme, son élégance et ses grandes qualités de thanatologue sont soulignés à grands traits.
L’ensemble funéraire a été revendu au Groupe Scheiner en 2019. La firme s’est associée au promoteur immobilier Oktodev. Le directeur général de l’entreprise, Dominic Chaîné, précise qu’il souhaite maintenant y réaliser la construction d’un immeuble de 10 étages comprenant 119 logements. Sa construction pourrait débuter avant le début de l’été 2027. «On prévoit un projet 100 % abordable, dit-il. On travaille présentement en ce sens avec la Société d’habitation du Québec (SHQ) et Maison Canada.»
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