Un cauchemar enfoui à la Fonderie
Par Mathieu Bélanger, Le Droit
13 juillet 2026 à 04h02
L'intérieur de l'édifice de la Fonderie qui a été agrandi au début des années 1940. La Hull Iron and Steel Founderies a été en activités sur le site de 1913 à 1946. (Facebook)
L’idée de départ était de décontaminer l’ensemble du site et ses trois bâtiments industriels. Sept ans plus tard, c’est l’impasse. Le secteur de la Fonderie et son lourd passé industriel, dont une bonne partie a été bêtement enfouie, sur la rue Montcalm, à Hull, a toutes les caractéristiques d’un puits sans fond.
Après avoir dépensé près de 18 millions de dollars en travaux de décontamination, et extirpé des dizaines de milliers de tonnes de terre et de matériaux contaminés, la Ville de Gatineau n’est toujours pas en mesure de réhabiliter le site à la hauteur des exigences provinciales.
Des discussions avec le gouvernement du Québec, qui avait accordé une enveloppe de 10 millions pour réaliser les travaux en 2019, sont en cours pour déterminer la suite des choses, a appris Le Droit.
En entrevue, la directrice adjointe du service des infrastructures, Johane Lavigne, et le directeur général adjoint à la gestion des actifs et des projets de la Ville, Simon Comtois, expliquent qu’au départ, les experts avaient estimé à environ 19 000 le nombre de tonnes contaminées à sortir du site et de ses immeubles. Cela devait permettre d’atteindre les critères environnementaux ciblés par le gouvernement pour être en mesure de bénéficier d’usages commerciaux, communautaires et récréatifs sur le site.
Johane Lavigne précise à l’extérieur des immeubles, le site a été décontaminé conformément au plan de réhabilitation autorisé par Québec. Les travaux d’excavation exécutés il y a déjà quelques années ont cependant mené à plusieurs mauvaises surprises.
«Il y avait autrefois plusieurs immeubles sur le site, dit-elle. On a découvert des tunnels qui permettaient de relier des éléments utilitaires d’un immeuble à l’autre. On a déterré des anciennes fondations, des tuyaux, des rails, des réservoirs et des conduites qui n’étaient pas répertoriées dans nos plans. Évidemment, tout ça a pris plus de temps et fait augmenter les coûts.»
Des tunnels utilitaires ont été découverts sous les terrains du secteur de la Fonderie, à Hull. (Ville de Gatineau)
Soulever la Fonderie?
L’intérieur du 211, rue Montcalm, soit l’immense édifice principal qui abrite de nouveau, depuis 2024, les installations de l’Association régionale de soccer de l’Outaouais (ARSO) a été décontaminé.
C’est cependant sous l’immeuble que les choses se compliquent, précise la Ville. Rien de surprenant. La Hull Iron and Steel Founderies y a eu des activités de 1913 à 1946. Il s’agissait de la quatrième plus importante installation de transformation du fer au Canada. Plus de 700 ouvriers y travaillaient pendant la Seconde Guerre mondiale. La compagnie J.H. Connor a racheté les installations après la guerre pour y fabriquer des appareils ménagers jusqu’au début des années 1960.
«On a trouvé des métaux lourds sous la dalle, principalement du manganèse, note Mme Lavigne. En fonction de notre plan de réhabilitation et selon les critères du gouvernement, on ne peut pas laisser ça là. Mais en chantier, on s’est bien rendu compte que sortir le sol contaminé sous l’édifice va être très compliqué. Il faudrait soulever tout le bâtiment sur des pieux et casser la dalle de béton. Les travaux que ça représente nous poussent à chercher une autre alternative.»
La Ville de Gatineau souhaite donc réviser, avec Québec, son plan de réhabilitation du site. Quelques analyses de sols et d’eau sont encore à faire. Un rapport sera ensuite soumis. Québec dépêchera des experts en santé publique et en environnement afin de déterminer si les usages visés pour le site peuvent être maintenus, tout en maintenant les contaminants en place. L’analyse pourrait s’étirer une année.
Si Québec accepte, la Ville pourra éviter des coûts «assurément très, très dispendieux», affirme Simon Comtois. Dans le cas contraire, le conseil municipal aura des décisions à prendre. Les fonctionnaires municipaux n’ont pour l’instant aucune estimation sérieuse des coûts engendrés par de tels travaux.
Décontaminer pour ensuite démolir
Le cas du 2, rue de Lorimier est différent. Il n’y a pas de contamination sous l’immeuble. Elle est partout ailleurs. L’édifice construit au début des années 1940 a fait l’objet de travaux de désamiantage en 2020. Sa toiture a été réparée en 2021 afin d’éviter des infiltrations d’eau. La facture pour ces travaux s’est élevée à 647 000$.
«On a fait toutes sortes d’inspections et d’analyses pour voir nos options, mais on s’est rendu compte qu’il y a de l’amiante et du plomb dans l’enveloppe du bâtiment, ainsi que dans ses colonnes de béton. C’est impossible à décontaminer. Deux choix s’offrent maintenant à la Ville. Soit elle tente de revaloriser le bâtiment autrement, avec un usage qui prend en considération les contaminants en place, soit le 2, de Lorimier est démoli.»
Le Rapport final réalisé par la Ville dans le cadre de la convention d’aide financière note que les coûts d’une démolition du bâtiment sont évalués à 2,4 millions de dollars.
Contaminé jusque dans le roc
La Ville espérait avoir un peu plus de chance avec le 205, rue Montcalm, l’ancien siège social de la Hull Iron and Steel Founderies. L’endroit a été occupé par le centre d’art AxeNÉO7 jusqu’au début des années 2000, mais il est vacant depuis. Le plan de réhabilitation prévoyait le transformer pour y aménager des bureaux. L’immeuble a une «forte» valeur patrimoniale.
Les travaux de décontamination ont été suspendus en 2022. Une caractérisation des lieux a été refaite en 2023 et de la contamination aux produits pétroliers a été découverte jusque dans les interstices du roc sous l’immeuble. Les coûts engendrés par ce type de décontamination seraient là aussi très importants, note le service des infrastructures de la Ville.
Jusqu’ici, près de 1,5 million de dollars ont été dépensés dans le vieil édifice administratif. Des scénarios ont été présentés au conseil municipal en 2024, mais aucune somme supplémentaire n’a pour l’instant été réservée. Il fait lui aussi partie de la discussion en cours avec le gouvernement du Québec.
Consultation après consultation
La révision du plan de réhabilitation du site dans lequel s’est engagé Gatineau avec le gouvernement du Québec va nécessiter, dans les prochains mois, l’organisation d’une rencontre publique au cours de laquelle la Ville devra préciser ses intentions sur le site auprès de la population.
Le secteur de la Fonderie a déjà fait l’objet de deux rondes de consultations publiques. Une première a eu lieu en 2013, alors que la seconde s’est tenue en 2022. Cette dernière avait attiré beaucoup de monde. La Ville y faisait miroiter un développement mixte comprenant plus de 1000 logements, ainsi que des immeubles commerciaux et institutionnels.
En septembre 2025, le président du comité exécutif, Steve Moran, donnait toutefois un signal assez clair de l’incertitude qui s’installait dans ce dossier en affirmant que la Ville allait devoir revoir le projet «dans son ensemble» parce que les plans de restauration en place ne tenaient plus la route. Dans les dernières semaines, le ministre de la Culture du Québec, Mathieu Lacombe, a dit être prêt à investir 20 millions pour permettre au Musée régional de l’Outaouais de s’installer dans l’édifice principal.
M. Moran a affirmé, cette semaine, que «le site de la Fonderie demeure un endroit stratégique, une priorité pour l’ensemble de l’administration, pour le service de l’urbanisme et pour moi comme conseiller du quartier». Il a du même souffle ajouté qu’il s’agissait aussi d’un site «passablement compliqué».
Il a dit s’attendre à du nouveau dans ce dossier «cette année», tout en s’assurant d’être le plus vague possible.
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