La maison du gardien: un rare témoin d’un passé révolu
Par Michel Prévost
18 mai 2025
CHRONIQUE / Autrefois, le Québec comptait plusieurs maisons de gardien de cimetière dans les centres urbains qui possédaient de grands lieux de sépultures. Hull en possédait deux, une à Notre-Dame et l’autre à Saint-Rédempteur. Aujourd’hui, il en reste moins d’une dizaine dans la province, dont une seule à Gatineau et en Outaouais. Elle se trouve à l’entrée du cimetière Notre-Dame, au 75, boulevard Fournier.
À Ottawa, il y en a encore deux maisons de ce genre, une au cimetière Beechwood et une autre au cimetière Notre-Dame. En fait, ces belles résidences d’un passé révolu sont de rares témoins, mais ignorés de notre patrimoine religieux, funéraire, culturel, bâti et paysager.
À quoi sert une maison de gardien?
La maison du gardien, souvent imposante, est située à l’intérieur du périmètre d’un cimetière, mais à l’extérieur du lieu de sépultures. Elle héberge la personne chargée du bon fonctionnement d’un cimetière et les membres de sa famille.
En plus de protéger le cimetière jour et nuit contre les voleurs et les vandales, le gardien s’occupe de plusieurs tâches, particulièrement l’entretien général du site et le creusage des fosses. Il est également responsable des fonctions administratives, dont le maintien des registres. Par exemple, c’est lui qui signe le registre des inhumations.
En somme, le métier de gardien de cimetière s’avère fort exigeant, surtout physiquement, mais respecté. Cette fonction se transmet souvent de père en fils. C’est d’ailleurs le cas au cimetière Notre-Dame.
Selon l’historienne Michelle Guitard, qui a effectué une étude sur la valeur historique et patrimoniale de la construction, un premier bâtiment en bois est construit, à la fin du 19e siècle, et occupé par des gardiens jusqu’en 1914. Par la suite, la direction déménage l’habitation de l’autre côté du boulevard Fournier, où se trouve aujourd’hui un parc, et elle est démolie en 1925.
Une maison habitée
La maison du gardien actuelle, érigée en 1915, est la seule de cette époque dans le quartier. Elle est d’abord occupée par Ovide Lemieux, déjà en poste depuis 1888, son épouse Exildat Jacques et leurs enfants. Fait intéressant, ce gardien laisse sa trace dans les archives, car sa signature apparaît plus de 10 000 fois dans les registres de la paroisse Notre-Dame de Hull.
En 1929, Joseph prend la relève de son père et emménage dans la résidence avec sa femme Nathalie Burton et leurs enfants. Ces deux hommes seront les gardiens du lieu pendant plus d’un demi-siècle, entre 1888 et 1942. Quant à Ovide, il meurt en 1936, à l’âge de 81 ans. Il repose dans le lieu de sépultures où il avait passé 40 ans de sa vie.
Après les Lemieux, Ernest Martel, son épouse Alice Brault, et leurs neuf enfants occupent la résidence jusqu’en 1964. Fait intéressant, comme le note Michelle Guitard, les enfants de la famille Martel gardent d’excellents souvenirs de leur jeunesse dans cette résidence, comme les fêtes familiales, la patinoire sur le potager et les courses avec les cousins dans le cimetière qui sert de terrains de jeux. Une petite-fille Ginette se rappelle des beaux jours de l’An et des promenades en traîneaux dans les allées du cimetière.
Le château du cimetière
En 1964, Gérald Lafrance prend la relève et sa famille est la dernière à résider dans l’habitation. Fait inusité, les enfants, logés auparavant dans un petit appartement du Vieux-Hull, considèrent leur nouvelle résidence comme un château et un petit paradis. À cette époque, il n’y a pas encore de monuments funéraires tout près de la construction comme aujourd’hui.
Lise, la fille de Gérald, décrit les émotions ressenties à feu Denis Gratton du Droit à leur arrivée à la maison du gardien.
«Et les Noëls étaient tellement beaux dans cette maison, avec la famille et les amis qui venaient en grand nombre, a-t-elle poursuivi. Nous n’avions pas d’argent, mais dans ce château, nous étions tellement riches en amour et en joie, je ne l’oublierai jamais. C’était un petit paradis. »
Le dernier gardien quitte la résidence en 1975. Le bâtiment sert alors de bureaux pendant 20 ans. Puis, en 2005, l’administration emménage dans un nouveau complexe administratif construit tout près, où se trouvait autrefois le grand potager des familles du gardien.
Pour la première fois, l’ancienne maison du gardien est inoccupée et vouée à une démolition certaine. Comme nous le verrons dans une prochaine page d’histoire, les choses ne se passeront pas comme prévu.
Sérieusement menacé de démolition au début de l’an 2000, le bâtiment centenaire fait maintenant la fierté des Jardins du Souvenir.
Maison de style néo-Queen Anne
La belle maison de style vernaculaire, construite en briques rouges, repose sur de solides fondations de pierres grises. Elle emprunte des caractéristiques du style néo-Queen Anne avec son toit à quatre versants, sa large baie de la devanture, ses fenêtres à guillotine et sa belle galerie et son balcon à l’étage.
Sa valeur patrimoniale repose également sur sa rareté. En effet, comme le note l’historienne Michelle Guitard, «malgré sa ressemblance à d’autres constructions de ce style dans les villes de Gatineau et d’Ottawa, elle est l’une des deux seules maisons repérées avec une composition architecturale particulière.»
Cela dit, il faut admettre qu’en 2005, la bâtisse n’a pas fière allure avec sa peinture grise écaillée qui cache les briques rouges, dont plusieurs sont en mauvais état. Par ailleurs, des attributs en bois sont disparus, car la maison n’est plus entretenue depuis plusieurs années.
Malgré la détérioration extérieure de l’immeuble, la valeur historique, patrimoniale, paysagère et de rareté incite le président de la Société d’histoire de l’Outaouais (SHO), l’auteur de cette chronique, à prendre le leadership pour sauvegarder l’immeuble historique voué à la démolition pour l’aménagement d’un stationnement à l’entrée du lieu de sépultures.
La saga durera dix ans.
Trois demandes de démolition
Au début de 2006, la direction de la Corporation des Jardins du Souvenir soumet une demande de démolition à la Ville de Gatineau.
Le président de la SHO dépose rapidement une opposition officielle et, le 6 février de la même année, le comité des demandes de démolition de la Ville de Gatineau, présidé par Denise Laferrière, refuse d’accorder un permis pour démolir la structure.
L’année suivante, la direction de la Corporation revient à la charge, mais la SHO conteste à nouveau la demande de destruction. Le comité des demandes de démolition rejette une deuxième fois la requête.
En 2008, la Corporation des Jardins du Souvenir conteste pour une troisième fois la décision du comité des demandes de démolition et incite les membres du conseil municipal de Gatineau d’infirmer la décision pour enfin pouvoir détruire le bâtiment.
Une réunion extraordinaire du conseil municipal se déroule, le 13 janvier 2009, à la Maison du citoyen. Lors de la rencontre, le président de la SHO dépose une pétition électronique de 1100 noms opposés à la démolition de la maison du gardien.
De plus, une cinquantaine de personnes, dont le président de la Fédération Histoire Québec, Richard Bégin, sont sur place pour appuyer la position de la Société d’histoire de l’Outaouais.
Le 26 mai 2009, le conseil municipal vote unanimement contre la destruction de l’ancienne maison du gardien du cimetière Notre-Dame.
Cette fois-ci, il n’y a plus d’appels possibles et les défenseurs du patrimoine peuvent enfin crier victoire.
Une nouvelle vie pour le bâtiment
La Corporation des Jardins du Souvenir doit maintenant trouver l’argent nécessaire pour restaurer l’immeuble dont les coûts sont évalués à 234 000 $.
Heureusement, en 2011, le Conseil du patrimoine religieux du Québec, un organisme voué à la préservation du patrimoine religieux, verse après une recommandation de la Table régionale du patrimoine religieux de l’Outaouais, présidée par Marie Roy, 163 800 $ pour la restauration de la maison historique. Les Jardins du Souvenir fournissent le reste, soit quelque 70 000 $.
En 2013, un appel d’offres est lancé par les Jardins du Souvenir pour restaurer le bâtiment, qui retrouve par après sa splendeur d’autrefois, particulièrement ses belles briques rouges. Les Entreprises Luc Philippe, de Gatineau, effectuent des travaux.
Le 2 juin 2016, la direction des Jardins du Souvenir inaugure en grand la maison en présence de plusieurs invités, dont des représentants des familles Lemieux, Martel et Lafrance. Ces derniers expriment toute leur gratitude aux artisans de la longue campagne de sauvegarde et pour la restauration du bâtiment historique.
Somme toute, la fin positive de ce dossier démontre qu’il vaut la peine de se battre pour préserver notre patrimoine bâti pour les générations à venir. Cela dit, il faut faire preuve de beaucoup de persévérance et avoir beaucoup d’appuis.
Aujourd’hui, l’ancienne maison du gardien du cimetière Notre-Dame, qui héberge l’administration de la Corporation des Jardins du Souvenir, fait partie d’un ensemble patrimonial et paysager remarquable avec la magnifique arche d’entrée et le charnier en pierres grises. N’hésitez pas à découvrir cet ensemble unique à Gatineau et en Outaouais.
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