Un autre exemple qui montre que ces notions de langues sont bien plus complexes que ce que certains s'imaginent aujourd'hui. Ce n'est pas occitan vs français. En fait chaque région, chaque canton, avait sa façon de dire les choses.
Prenons le mot "maintenant" ("now"). Voici comment on disait "maintenant" dans les divers dialectes de France en 1900 (et je ne vais pas citer toutes les centaines de variantes trouvées par les deux linguistes qui ont fait le tour de France, Wallonie et Suisse romande. Les Québécois ici reconnaitront certains mots.
J'écris tout phonétiquement (s'il y a une consonne finale c'est qu'elle se prononce).
A Paris on disait (sans surprise) "maint'nan", dans la campagne à 20 km de Paris on disait "à présen", en Normandie on disait "à s'teur" (je pense que les Québécois reconnaitront ça), dans d'autres coins de Normandie on disait "à s'teu", à Jersey et Guernesey sous domination anglaise on disait "à ch'teu", dans l'est de la Bretagne on disait "à s'tour", "à s'tor", "mézeu", "à s'teur si", "à s'tour si", dans la Vallée de la Loire (Tours, Chambord, Blois, etc) "à présen", dans le Poitou plus au sud "à s'tur", "à vour", un peu plus au sud encore "dé ké tan", dans le Berry "tout à l'eur" (en français ça ne veut pas dire "now", ça veut dire "in a moment", mais dans le Berry ça voulait dire "now"), aussi "t'tà l'eur".
Maintenant on va franchir la frontière linguistique entre oïl et occitan. Au sud du Berry (en oïl) on disait "à s'teur", "tout à l'eur", "à vour". Un peu plus au sud "à présin", "t'tà l'our", un peu plus au sud "oro" (là on est arrivé en zone occitanophone) et "à présin" (aussi en zone occitanophone), encore plus au sud vers Limoges "oro", plus au sud encore "aro", "garo", "ogaro", vers Toulouse "aro", si on part vers l'ouest en Gascogne on trouve "adaro" dans le Gers, encore plus à l'ouest "bidaro", dans les montagnes du Béarn "bitcharo", à l'extrême-ouest à Bayonne "adar", en remontant vers Bordeaux "adaré", et juste à 20 km au nord de Bordeaux on retrouve "à s'tour" comme en zone d'oïl.
Maintenant si on part vers l'est, à l'est de Toulouse on va trouver "aro" comme à Toulouse jusqu'à la mer Méditerranée à Narbonne, si on remonte vers Montpellier on trouve "abouroukés" vers Béziers, puis "ara" vers Montpellier et Nîmes, vers Marseille ça redevient "aro", mais vers Nice ça devient "a oura" ("at hour" en anglais littéralement j'imagine), dans les montagnes au nord de Nice "adés", "eyra", "eyro", "ayra", plus au nord dans les Hautes-Alpes on a "eyro", "ayro", "yera", plus au nord encore vers Grenoble ça devient "yeyro", "youra", "yeura" (ça n'est pas si différent de "yera", et pourtant "yera" est en zone occitanophone, alors que "yeyro, "youra" est en zone franco-provençale, donc ça n'est plus de l'occitan d'après les linguistes).
Plus au nord vers la Savoie on a "yora", "yeura", "yeuré", en Suisse romande autour du lac léman on retrouve "ora" (alors qu'on n'est pas du tout en zone occitane), plus au nord vers le Jura suisse ça devient "mét'nan", "mint'nèn", arrivé en France vers Belfort en zone d'oïl on a "à s'tour", on remonte vers les Vosges on trouve "mét'na", en Lorraine vers Nancy on trouve "é s'tour", "é s'tor", à la frontière des Ardennes belges "à s'teur", en Wallonie "à s'teur" "à s'tur", à l'ouest de la Wallonie vers Mons on trouve "maint'nan", plus à l'ouest vers Lille en France on trouve "à ch'teur" (type du patois ch'ti de Lille, avec le "s" qui devient "ch"), un peu plus au sud vers Arras "pou l'eur" (équivalent de "pour l'heure" en français), au sud de la Picardie "à ch'teur" et "à s'teur", et arrivé en région parisienne on retrouve "à présen".
Plus au sud en Bourgogne on retrouve "à s'teur", "à s'teu", encore plus au sud dans le Bourbonnais on trouve "à s'teur", "à présen", "t'tà l'eur", puis plus au sud "agour", puis encore plus au sud "avoura" (on est revenu en zone occitane, dans le nord de l'Auvergne) et "tou ch'teu" (le "ch" est typique de l'auvergnat, on ne retrouve pas ce son dans les autres régions occitanes), puis plus au sud vers Clermont-Ferrand "uro", "ouro", "vouro" "avouro", plus au sud encore "métou", "tosto", plus au sud "touta voura" "toutara", "ayaro", plus au sud "yaro" "yar", et plus au sud "aro", et enfin plus au sud on arrive à Monpellier où c'est "ara".
Voilà, pour vous donner une idée. Et c'est juste UN MOT, comme les paysans le disaient en 1900 du nord au sud et de l'est à l'ouest (et je suis loin d'avoir cité tous les cas possibles).
Donc comment voulez-vous que les gens aient eu l'idée de langues régionales ?? Pour le commun du peuple, ça n'aurait eu aucun sens. Il y avait juste une infinité de patois, dont ils auraient bien été incapables de dire si c'était de l'occitan, de l'oïl, ou autres mots savants inventés par les linguistes. Et par contre ils savaient tous qu'au-dessus de leur patois il y avait le français ("maintenant" dans cet exemple), qui était la langue formelle, écrite, prestigieuse, de registre culturel élevé.