La vente des Immeubles Tassé soulève bien des craintes à Gatineau
Par Mathieu Bélanger, Le Droit
18 septembre 2024 à 04h00
Une transaction immobilière d’envergure qui pourrait fragiliser un pan complet du marché du logement abordable est présentement en cours à Gatineau, a appris Le Droit. L’inquiétude est manifeste, au point où la Ville de Gatineau évalue en ce moment tous les outils légaux à sa disposition pour sécuriser les quelque 1000 logements abordables visés.
C’est l’entièreté du parc résidentiel et commercial de feu Eugène Tassé qui est en cause. De l’avis de plusieurs promoteurs, il s’agirait de la plus importante transaction immobilière résidentielle de l’histoire de la région. Dans la mesure où la loi le permettrait, la mairesse Maude Marquis-Bissonnette n’écarte pas la possibilité de tenter de bloquer ou de ralentir la transaction si l’intérêt public devait le commander.
À la suite du décès de M. Tassé à l’âge de 96 ans, en février 2022, c’est la Fiducie Desjardins qui s’est vu confier le rôle de liquidateur testamentaire des actifs immobiliers de l’homme d’affaires natif de Bourget dans l’Est ontarien.
Selon nos informations les fruits de la vente qui devraient dépasser les 100 millions de dollars doivent être transférés à la fondation qui porterait le nom du philanthrope. C’est le cabinet d’avocats TCJ qui a été retenue par la fiducie pour orchestrer la transaction. Le président et chef de la direction de la firme, Normand Therrien, n’a pas voulu répondre à nos questions.
La Fiducie Desjardins a confirmé au Droit qu’un acheteur potentiel a récemment été retenu et que les vérifications diligentes sont en cours. Le porte-parole de la fiducie, Jean-Benoît Turcotti, se limite à dire qu’il s’agit d’un «groupe d’acquéreurs suffisamment sérieux pour que le processus se poursuive».
L’identité de ce groupe d’acquéreurs est actuellement l’un des plus grands mystères en ville. Il s’agirait, selon plusieurs sources, d’un groupe complètement privé. Nous n’avons pas été en mesure de valider cette information. Personne à la Ville de Gatineau, ou dans le milieu de l’immobilier ne semble savoir de qui il s’agit. Le Droit a pu confirmer que les promoteurs comme le Groupe Heaffey, Multivesco ou Brigil ne sont pas dans le coup.
Testament
Le testament d’Eugène Tassé serait clair sur la volonté de ce dernier quant au maintien de l’abordabilité de son parc immobilier. La Fiducie Desjardins confirme avoir souligné l’importance de cet élément aux acheteurs potentiels.
«Nous, on énonce les exigences [testamentaires], mais après, l’acquéreur, on ne sera pas en arrière pour valider et vérifier ce qui sera fait, a noté M. Turcotti. On a toutefois mentionné pour nous l’importance que ça avait de conserver une certaine abordabilité.»
Rien ne forcerait, donc, l’éventuel acquéreur du parc immobilier d’Eugène Tassé de respecter les volontés de ce dernier une fois la transaction complétée.
Peur pour l’abordabilité
Plusieurs intervenants du milieu de l’habitation contactés au cours des derniers jours sont perplexes devant la possibilité qu’une offre exempte de financement public permette d’assurer l’abordabilité des loyers des immeubles Tassé.
Ne connaissant pas l’identité de l’acheteur potentiel, la mairesse Marquis-Bissonnette, est forcée de marcher sur des œufs. Elle souhaite présumer de la bonne foi du groupe d’investisseurs, mais en pleine crise du logement, elle ne peut pas s’empêcher de s’inquiéter de la suite des choses.
«C’est un dossier que nous suivons de très près, sur lequel beaucoup de gens travaillent actuellement, a affirmé Mme Marquis-Bissonnette, lorsqu’interpellée au sujet de cette transaction par Le Droit, lundi. L’importance de ces 1000 logements abordables est capitale. C’est aussi le potentiel de développement au-dessus des ensembles commerciaux du parc [estimé à plus de 500 unités]. C’est extrêmement important. Les équipes évaluent en ce moment tous les outils à notre disposition pour qu’on puisse préserver ce parc de logements abordables. On a peur de perdre ces unités-là. On a peu de temps pour agir. C’est pressant. Les décisions se prennent incessamment.»
Le porte-parole de la Fiducie Desjardins précise qu’il n’y a pas encore d’acte de vente signé. Il ajoute que le processus pourrait durer encore «quelques semaines».
Le président du comité choc en logement à Gatineau, Daniel Champagne, soutient qu’un acquéreur qui voudrait s’éloigner de la mission que s’était donnée M. Tassé avec ce parc immobilier fera face à une pression politique et populaire importante.
«Je ne peux pas croire que l’offre retenue serait juste la plus alléchante, sans se soucier de pérenniser la mission d’Eugène Tassé, ajoute-t-il. Alors qu’on se bat pour ajouter du logement abordable, il faudrait en plus se battre pour ne pas en perdre. Ça serait pire que la tornade de 2018 pour notre parc de logements abordables.»
Deux finalistes
La Fondation Cargo, qui est notamment derrière le projet résidentiel coopératif qui prendra la place du Tigre Géant, sur la rue Eddy, affirme avoir été un des deux finalistes dans le processus de vente. L’organisme à but non lucratif a appris, dans les derniers jours, que l’offre sur laquelle elle planche depuis un an n’a pas été retenue pour la suite des démarches de la Fiducie Desjardins.
Dans une lettre envoyée au conseil municipal vendredi dernier, et dont Le Droit a obtenu copie, la Fondation Cargo demande à la Ville de Gatineau d’agir de manière «concrète et rapide» pour éviter une transaction qui pourrait avoir un impact négatif sur le parc de logements abordables. La Fondation précise avoir été en mesure de rassembler des engagements financiers à hauteurs de «plusieurs centaines de millions de dollars» pour prendre en charge la gestion et le développement de ce parc immobilier dont elle souhaite préserver l’abordabilité.
La Fondation Cargo affirme avoir des engagements financiers de la Société d’habitation du Québec (SHQ), de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), de la Caisse d’économie solidaire de l’Outaouais, de Desjardins entreprises Outaouais, de la Fondation Lucie et André Chagnon, de la Fondation Choquette-Legault et de New Market funds.
Gatineau évalue «toutes les options»
Devant la situation, la Fondation demande à la Ville de Gatineau d’utiliser son droit de préemption ou d’imposer une réserve foncière afin de protéger l’intérêt public et sécuriser l’abordabilité de ces 1000 logements qui, dans certains cas, offrent des loyers largement en deçà des programmes gouvernementaux d’habitations abordables.
Le cabinet de la mairesse n’était pas en mesure, mardi, de préciser si de tels scénarios sont envisageables, ou même légalement possibles. Les analyses se poursuivent, a-t-on précisé. «En matière de logement, on doit être créatif dans la recherche de solution, a rappelé Mme Marquis-Bissonnette. On évalue toutes les options.»
Le porte-parole désigné par la Fondation Cargo dans ce dossier, le directeur de la Fédération intercoopérative en habitation de l’Ouest du Québec (FIHAB), Raphaël Déry, a affirmé au Droit qu’il y a tout lieu d’être «perplexe» quant à la possibilité de préserver l’abordabilité de ce parc immobilier sans financement public.
«On pense que c’est d’intérêt public que les élus sachent que notre proposition permettait de maintenir l’abordabilité perpétuelle de ce parc immobilier, a-t-il affirmé. On est perplexe quant à la capacité de préserver ce parc immobilier de manière abordable sans financement public, sans notre projet. Si c’est un scénario avec du financement public qui est retenu par la Fiducie, c’est possible, mais on est perplexe si c’est un projet 100 % privé qui est retenu.»
En campagne électorale à la mairie de Gatineau, le courtier immobilier Stéphane Bisson avait pris l’engagement, s’il était élu, d’utiliser les outils à la disposition de la Ville pour sécuriser les Immeubles Tassé. Il voit aujourd’hui un «réel risque» qu’une partie importante du parc immobilier abordable en ressorte affaibli, voire carrément amputé.
«Ça va prendre une grosse mise de fonds et ensuite l’acquéreur devra rénover ces immeubles qui se font vieillissant, dit-il. Si c’est du financement complètement privé, l’acheteur voudra rentabiliser son investissement. Sans financement public comme la participation de la SHQ, par exemple, c’est difficile de croire que les loyers n’augmenteraient pas.»
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