Asticou: un casse-tête de mobilité sur des kilomètres
Par Mathieu Bélanger, Le Droit
29 mai 2025 à 04h00
«On ne s’en sauvera certainement pas juste avec une dépense de deux ou trois millions de dollars pour élargir une intersection, ça va prendre un exercice beaucoup plus large et sérieux que ça. Pour l’instant, le gouvernement du Québec ne donne pas l’impression de pousser sa réflexion bien plus loin que l’intersection des boulevards Saint-Raymond et de la Cité-des-Jeunes. C’est inquiétant.»
Le directeur général de l’organisme MOBI-O, Patrick Robert-Meunier, demeure incrédule, un an plus tard, face à la décision du gouvernement du Québec de construire le futur Centre hospitalier affilié universitaire de l’Outaouais (CHAUO) sur le site Asticou. Il est loin d’être le seul. Plusieurs acteurs politiques et de la société civile interpellés par Le Droit dans le cadre de cette série de reportages croient que le gouvernement finira par reculer, une nouvelle fois, sur sa décision.
La Société québécoise des infrastructures (SQI) ne donne toutefois aucun signal en ce sens. La planification d’une construction sur le site Asticou se poursuit, assure-t-on, tant à la SQI qu’au Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais (CISSSO). Les deux organisations ont cependant décliné nos demandes d’entrevue dans le cadre de cette série de reportages.
Dans un courriel acheminé au Droit mercredi, le CISSO précise poursuivre le travail avec la Ville de Gatineau et la Société de transport de l’Outaouais (STO) quant à «l’agencement général des grandes zones du futur hôpital». Ce travail consiste, dit-on, à «valider les hypothèses établies sur le site choisi en s’assurant de répondre aux besoins cliniques, ce qui nous permettra de passer aux prochaines étapes».
Pas du tout adaptées
Les infrastructures de transport et l’organisation de la mobilité dans le secteur ne sont pas du tout adaptées pour recevoir un hôpital d’une telle envergure, insiste pour sa part M. Robert-Meunier. L’arrivée d’un tel établissement sur le boulevard de la Cité-des-Jeunes nécessitera, selon lui, une révision en profondeur de la façon dont la population se déplace dans un rayon de plusieurs kilomètres. Rien n’indique que c’est en cours à l’heure actuelle, mentionne-t-il.
Une étude de circulation menée au printemps 2022 par la firme SNC-Lavalin pour le compte de la Société québécoise des infrastructures (SQI) démontrait que des principaux sites analysés pour accueillir le futur hôpital, le Centre Asticou était celui dont le réseau routier environnant était déjà le plus surchargé. Le Droit a obtenu copie des deux phases de cette étude en vertu de la loi d’accès à l’information. Les documents ont cependant été fortement caviardés, empêchant ainsi d’avoir accès aux données modélisées en fonction de l’ajout d’un hôpital attirant près de 8000 personnes par jour sur le boulevard de la Cité-des-Jeunes.
Des effets en «cascade»
La mairesse de Gatineau, Maude Marquis-Bissonnette, explique avoir eu accès à très peu de détails jusqu’à maintenant concernant les effets sur la circulation du futur hôpital et de ce qui est envisagé pour y faire face, sinon qu’à des informations à «très haut niveau», dit-elle.
«Les impacts seront colossaux, assure la mairesse Marquis-Bissonnette. Ça va provoquer des effets en cascade dans les quartiers environnants. Oui, il y aura des impacts sur les boulevards Saint-Raymond et de la Cité-des-Jeunes, mais ça va largement dépasser ça. Ça va atteindre les boulevards Mont-Bleu et Riel aussi. Il y a aussi toutes les plus petites rues autour dans lesquelles il faudra accommoder la circulation que ce générateur de déplacement va générer. Ça voudra dire des nouveaux feux de circulation, des traverses piétonnes, des élargissements. Ça va changer tout le secteur environnant. On parle de centaines de millions de dollars et ce n’est planifié nulle part dans les budgets de la Ville. Ça va prendre des études pour préciser ce qui sera nécessaire.»
Selon nos informations, la Ville de Gatineau militerait auprès de Québec pour qu’une analyse de grande envergure soit réalisée en matière de mobilité. Le directeur général de la Ville, Simon Rousseau, en avait d’ailleurs glissé un mot sans offrir plus de détails, en novembre dernier, lors de l’étude du budget 2025.
Les impacts du futur hôpital sur un réseau routier déjà surchargé, et dans bien des cas mal organisé pour répondre aux besoins contemporains, appellent à une telle étude, selon de nombreux intervenants consultés par Le Droit. Cette analyse pourrait s’étendre jusqu’au secteur du Plateau, à l’intérieur duquel transiteront nécessairement de nombreux citoyens de l’ouest de la Ville pour se rendre au CHAUO, mais aussi jusqu’à l’autoroute 5, dont les sorties des boulevards Saint-Raymond et Mont-Bleu vivront aussi les impacts d’un nouvel hôpital sur le site Asticou en raison des gens qui arriveront de l’est et du nord. Le pont Alonzo, dont l’élargissement est promis par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis près d’une génération, devrait aussi faire partie de la réflexion, selon certains, même si les effets du nouveau centre hospitalier sur la circulation seront plus ténus à une telle distance.
Pas dans les priorités de la STO
L’offre de transport en commun devra aussi être entièrement repensée et surtout bonifiée pour desservir le futur CHAUO, insiste Maude Marquis-Bissonnette. «Il faut le reconnaître, dit-elle, ce secteur n’est pas du tout dans les axes prioritaires de la Société de transport de l’Outaouais (STO) en ce moment. Ça va mettre de la pression supplémentaire sur le transporteur. Si on a l’ambition d’avoir une voie réservée sur Saint-Raymond, ça va prendre les emprises pour le faire. Ça va devoir passer par le parc de la Gatineau. Ça fait d’autres partenaires à impliquer [Commission de la capitale nationale]. Il faudra aussi s’entendre avec le ministère des Transports du Québec. Des règles d’aménagement du territoire devront être modifiées par la Ville. Il y a du pain sur la planche.»
Desservir un hôpital régional de 600 lits dans un secteur relativement excentré qui n’était en rien prédestiné à accueillir un tel équipement va nécessiter de vastes analyses et études qui devraient avoir déjà commencé, estime le directeur général de MOBI-O. «On ne connaît pas encore la zone d’influence de cet hôpital, soutient Patrick Robert-Meunier. On peut se douter que ça va toucher une grande partie de la Ville de Gatineau, mais aussi que ça va dépasser ses frontières. Ça va prendre des plans de déplacement. D’où vont partir les gens qui vont se rendre travailler là chaque jour? Par où vont-ils passer pour s’y rendre? Il y aura nécessairement des nœuds et c’est maintenant qu’il faut y réfléchir, pas une fois que l’hôpital sera ouvert. C’est dès maintenant qu’il nous faut planifier la demande en transport pour que les gens qui souhaiteront se rendre à cet hôpital puissent le faire de manière efficace et dans des temps raisonnables.»
Éviter le «tout à l’auto»
L’erreur à ne pas faire, selon M. Robert-Meunier, serait d’investir des sommes faramineuses dans l’ajout de capacité routière pour faciliter les trajets en voiture. Les budgets à Québec sont limités, dit-il. «Le choix ne doit pas être d’utiliser le peu d’argent qu’on aura pour des solutions encore tout à l’auto, insiste M. Robert-Meunier. Si c’est comme pour l’Hôpital de Hull, où 84 % des gens s’y rendent en auto, ça ne fonctionnera pas, on va frapper un mur. Il n’y a aucun ajout de capacité routière qui va permettre de régler les enjeux de circulation qui seront provoqués par cet hôpital. Le gouvernement doit comprendre qu’il devra miser sur un autre mode que l’auto pour bien desservir ce secteur.»
Actuellement, aucun transport structurant n’est planifié à court, moyen ou long terme sur le boulevard de la Cité-des-Jeunes. Le tracé envisagé pour le tramway dans l’ouest ne s’y rend pas. Le corridor du Rapibus est beaucoup plus à l’est, sur le boulevard de la Carrière. «Si on souhaite mettre le Rapibus à profit, il faudra d’abord établir une véritable connexion, note M. Robert-Meunier. Pour l’instant, c’est un mur entre le boulevard de la Carrière et le boulevard Saint-Joseph, surtout pour les piétons et les cyclistes. Il n’y a rien d’invitant à se déplacer à cet endroit.»
Le directeur général de la Chambre de commerce de Gatineau, Étienne Fredette, rappelle que l’intersection des boulevards Saint-Joseph et Saint-Raymond est déjà l’une des plus achalandées de toute la ville. «Si on ajoute 5000 travailleurs à quelques kilomètres à l’ouest, on peut se demander à quoi ce coin va ressembler. C’est certain que ça voudra dire plus de voitures, plus d’autobus et plus de vélos. Ça va prendre des aménagements importants à la sortie de l’autoroute 5. Pour faire ça, ça va prendre une stratégie financière de la part du gouvernement. Pour l’instant, on ne voit rien de ça dans la planification du Plan québécois des infrastructures. Nous serons devant tout un défi.»
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